Petites phrases, grands auteurs, minuscules idées

Le 8 mars 2018 n’est pas une Journée des droits des femmes anodine. Beaucoup de sujets graves et importants ont été abordés avec l’affaire Weinstein et les mouvements #metoo et #balancetonporc.

Dans un registre plus léger, je vais vous parler de la condition féminine vue par les grands auteurs. Souvenez-vous de ces petites phrases si spirituelles que nous avons apprises à l’école ou découvertes au hasard d’une lecture, ces petites phrases qui en disaient long sur la façon dont les femmes furent, des siècles durant, traitées en êtres inférieurs et moquées, ridiculisées dans leurs velléités d’émancipation.

J’ai ouvert un dictionnaire des citations françaises édité par Larousse en 1985, représentatif de ce qui pouvait vous tomber sous les yeux durant votre scolarité si vous avez plus de 30 ans.

Je n’ai pas particulièrement recherché des citations misogynes : j’ai tout simplement consulté les citations proposées à partir du mot-clé « femme » dans l’index. Ma sélection est donc un peu différente de ce que vous verrez si vous consultez des catalogues de citations sur le thème de la misogynie, comme celui d’evene.fr.

Ces citations sont assorties d’une traduction malicieuse de mon cru (ça défoule, vous me pardonnerez !).


« Ce qui fait le plus plaisir aux femmes, c’est une basse flatterie sur leur intelligence. »
Jules Renard – Journal, 21 mai 1895

– La femme veut égaler l’homme en intelligence ? Voilà qui peut servir. A creuser.


« Appelons la femme un bel animal sans fourrure dont la peau est très recherchée. »
Jules Renard – Journal, 1887

– Domestiquons-la, elle nous fera de l’usage.


« L’argent, c’est comme les femmes : pour le garder, il faut s’en occuper un peu ou alors… il va faire le bonheur de quelqu’un d’autre. »
Edouard Bourdet (1887 – 1945) Les temps difficiles

– Numéraire ou en nature, prenez soin de vos investissements !


« Quand une femme s’engage à vous aimer, il ne faut pas toujours la croire. Mais quand elle s’engage à ne pas vous aimer, eh bien ! il ne faut pas trop la croire non plus. »
Edouard Bourdet (1887 – 1945) La Prisonnière

Ah ces femmes, quoi qu’elles fassent ou décident, le résultat sera le même. Autant ne pas leur demander leur avis.


« Une vraie femme sait qu’elle doit être dominée. »
André Suarès (1868 – 1948) Variables

– Quant aux fausses femmes, on se demande à quoi elles peuvent bien servir.


« Émanciper la femme, c’est excellent ; mais il faudrait avant tout lui enseigner l’usage de la liberté. »
Emile Zola (1840 – 1902) Chroniques, La Tribune, 1868

– Si on pouvait essayer de garder le contrôle dans leur processus de sortie de la domination, ça serait mieux quand même.


« Je consens qu’une femme ait des clartés de tout,
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d’être savante;
Et j’aime que souvent, aux questions qu’on fait,
Elle sache ignorer les choses qu’elle sait. »
Molière (1622 – 1673), Les femmes savantes

– Elle veut apprendre ? Soit. Mais surtout, que cela ne lui serve pas. Jamais. À rien.


« Il y a dans le coeur d’une femme qui commence à aimer un immense besoin de souffrir ».
Charles Nodier (1780 – 1844), Smarra

– Elle aime souffrir, merveilleux ! Dans tous les cas, c’est assez pratique : vous voulez la brutaliser, ça fonctionne puisqu’elle aime souffrir. Vous voulez la tromper, voire même la quitter : bingo, ça fonctionne aussi !


« Je conviendrai bien volontiers que les femmes nous sont supérieures si cela pouvait les dissuader de se prétendre nos égales. »
Sacha Guitry

– Si une jolie pirouette verbale peut nous dispenser d’une solide remise en question, c’est tout bénéfice !


Pour terminer, j’aimerais insister sur le fait que les auteurs cités ici n’étaient pas particulièrement hostiles aux femmes. Certains d’entre eux étaient même favorables à l’émancipation féminine. Ce sont des auteurs dont la plupart méritent d’être lus encore aujourd’hui.

Il est vrai que la phrase sortie de son contexte trahit toujours un peu son auteur. Sans doute est-ce l’esprit même des dictionnaires de citations qu’il faut songer à réformer. Ce sont des choix éditoriaux qui font de ces ouvrages ce qu’ils sont. Le fait qu’ils soient remplis de petites phrases de grands auteurs véhiculant des idées minuscules est loin d’être innocent.

Péril en l’écriture

Ah cette Académie française, comme elle cache bien son jeu ! Sous couvert de défendre l’immuabilité de notre belle langue, elle sert secrètement la cause féministe ! C’est du moins ce dont je la soupçonne depuis que j’ai pris connaissance de sa déclaration qualifiant l’écriture inclusive de péril mortel pour la langue française.

L’art de bien parler François : qui comprend tout ce qui regarde la grammaire, & les façons de parler douteuses, de Adams Charles Francis de La Touche, publié en 1737

Je ne vous cache pas qu’avant la lecture de ce communiqué, mon intérêt pour l’écriture inclusive était assez limité. Ma connaissance du sujet était si faible que je pensais que l’utilisation du point médian la caractérisait principalement.
Cependant la formulation des vénérables membres de l’Académie fit si forte impression sur mon esprit que je me procurai sans plus tarder le « guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe » du HCEfh* afin de me faire une meilleure idée du péril annoncé.

La lecture de ce document me rassura complètement. Les recommandations dont je venais de prendre connaissance n’avaient rien de compliqué ni de révolutionnaire. Il m’est alors venu à l’esprit que mon cheminement n’était sans doute pas isolé. De nombreuses personnes, comme moi sans doute, avaient peaufiné leur connaissance du sujet grâce à ce communiqué très alarmiste.

Je tiens donc à remercier très solennellement les 30 académiciens et les 4 académiciennes qui ont contribué à la rédaction de cette déclaration : elle m’a encouragée à m’intéresser davantage à un sujet que je n’avais fait que survoler. Je les remercie d’avoir attiré l’attention sur une problématique restée jusque-là très confidentielle et qui jouit par leur entremise d’une exposition accrue.

A présent, chères lectrices et chers lecteurs, je vous prie de me dire, en toute bonne foi, si vous avez trouvé illisible ce court billet rédigé en écriture inclusive. Pour ma part, il m’a semblé en l’écrivant que je découvrais l’écriture inclusive comme Monsieur Jourdain en son temps découvrait la prose.

*HCE fh* : Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes


Si ce sujet vous intéresse, voici quelques pistes à explorer :
l’art de bien parler françois : dans ce livre de 1737 sont mentionnés des termes avec la recommandation de ne plus les utiliser – preuve qu’ils étaient donc en usage – comme autrice pour « femme auteur »


– article de Wikipedia : Jusqu’au XVIIIe siècle, le masculin ne l’emportait pas dans l’accord du genre
guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe établi en 2015 par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes
– article de blog consacré au mot autrice La longue histoire du mot « autrice » le rend plus attachant et d’une plus grande force symbolique que le mot « auteure »