Mourir pour des idées qui ne sont pas les siennes

Il est déjà bien triste de mourir pour des idées, alors mourir pour des idées qui ne sont pas les siennes !

La récupération qui a été faite du destin tragique des victimes du 13 novembre m’a choquée. Cela m’a inspiré l’idée que chacun d’entre nous devrait penser au sens que revêtirait sa mort dans un tel contexte. De même que l’on organise ce qu’il advient de ses biens par l’écriture d’un testament, on peut également prendre le temps d’exprimer les valeurs auxquelles on tient.

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Il est probable que ma mort ne signifiera rien et n’exprimera que le cours banal des choses, la fin d’une vie parvenue à son terme. Mais si je devais mourir un jour dans un attentat, je vous remercie de vous souvenir que je souhaite :

  • laisser prier ceux qui voudraient le faire car de mon vivant j’ai aimé et pratiqué cet acte beau et gratuit qui élève l’âme.
  • laisser boire, manger et rire ceux qui voudraient le faire car de mon vivant j’ai partagé leur festin et leur joie.
  • voir ma nation brandir son drapeau comme un étendard de fraternité au lieu de se draper dedans pour s’y cacher et s’y retrancher, repliée dans ses craintes.
  • voir mes amis musulmans allumer une bougie pour moi sans avoir à se justifier, à enlever un voile ou à raser une barbe.
  • faire taire tous ceux qui « l’avaient bien dit » car leur indécent triomphe ne fait que servir des intérêts inavouables.
  • demander, à tous ceux qui cherchent à établir des responsabilités, de se taire modestement. Et s’ils refusent d’être modestes, leur demander ce qu’ils ont fait eux-mêmes de concret pour leurs concitoyens et leur patrie.
  • couvrir le bruit de ceux qui usent de grands mots car ils n’ont rien d’autre en tête que de transformer le sentiment d’horreur en une fierté galvanisante.
  • voir mes concitoyens faire vivre par leurs paroles et leurs actes, la liberté, l’égalité et la fraternité, sans lesquelles il devient sans objet de prétendre défendre notre pays.

Comme tout le monde, j’ai peur lorsque je prends le RER chaque matin ou que j’entre dans un magasin bondé. Mais je vais faire mentir la peur en vivant, bien entendu. Vous ferez de même, vous qui me lisez, vous ferez de même.

 

Ce qu’ont dit les Charlie

Hier, à la marche du 11 janvier 2015 à Paris, j’ai vu beaucoup de choses. J’ai vu une foule immense, venue en majorité sans pancarte ni slogan. Parmi les marcheurs tenant une pancarte, le message le plus relayé était : « Je suis Charlie ».

jesuischarlieJ’ai vu des personnes revendiquant leur athéisme et leur attachement à la laïcité et à la liberté d’expression. D’autres affirmer ne pas avoir peur.

J’ai vu des messages de soutien envers les policiers.

J’ai vu des femmes voilées avec des drapeaux français. J’ai vu une maman tenant par la main un « Petit Charlie franco-marocain » et une « Petite Charlie franco-marocaine ».

voilesJ’ai vu des Juifs venus affirmer leur amour de la France.

juifJ’ai vu deux jeunes filles ouvrir leurs fenêtres pour laisser la rue se remplir d’une chanson que la foule a repris à l’unisson : « Imagine » de John Lennon.

imagineJ’ai vu un enfant à sa fenêtre scander de sa petite voix « Charlie », Charlie », jusqu’à ce que la foule, levant la tête vers lui, l’entende et le soutienne d’une voix affirmée. « Il s’en souviendra toute sa vie » déclara une personne non loin de moi. Et chacun pensa : « c’est certain ».enfant

J’ai vu beaucoup de slogans créatifs, émouvants, lyriques, profonds. J’ai vu beaucoup de dessins montrant des crayons, des plumes.
J’en ai photographié un certain nombre que j’ai réunis dans un album appelé #MarcheDu11janvier .

En revanche, ce que je n’ai pas vu, c’est la foule réclamer un Patriot Act à la française. Non, ça, vraiment, je ne l’ai pas vu. Pourtant, j’ai vu bien des choses durant cette marche, bien des choses étonnantes. Mais aucune pancarte, aucun slogan n’a réclamé plus de surveillance des citoyens, moins de droits civiques.

recupere#NoPatriotAct

Je ne suis pas Charlie avec n’importe qui

Je comprends votre émotion face aux évènements tragiques du 7 janvier 2015. Je ressens moi-même cette émotion.

Je comprends votre angoisse à l’idée que l’horreur survenue pourrait être suivie d’autres horreurs. Cela m’effraie aussi.

Je comprends votre envie de protéger les vôtres, de protéger votre vie, de préserver vos valeurs. J’ai les mêmes préoccupations.

Pourtant, je ressens un malaise qui va grandissant, à mesure que le temps passe et que les émotions, d’abord exprimées dans la brutalité de l’instant, font place à de pseudos analyses fabriquées à la va-vite.

Il n’y a pas que les récupérations des marchands du temple qui sont détestables. Les récupérations idéologiques sont bien pires.

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Il y a, par exemple, des gens assez hypocrites pour profiter de l’émotion suscitée par un carnage horrible pour remettre à l’ordre du jour l’idée selon laquelle il faudrait rétablir la peine de mort. Ces personnes savent pertinemment que les héros de ce drame, ceux qui sont morts pour avoir exprimé leurs idées, étaient opposés à la peine de mort qu’ils jugeaient moralement inacceptable. C’est leur faire un affront terrible que de profiter de leur mort tragique pour ainsi les piétiner dans leurs valeurs.

Ces héros-là, que beaucoup célèbrent sans avoir jamais adhéré à leurs valeurs, ou même compris l’usage qu’ils faisaient de leur liberté, n’avaient aucunement envie de voir leur pays replié sur lui-même, ses habitants se craignant entre eux, ses dirigeants redoublant de vigilance.

Et si l’angoisse dont nous sommes victimes ne donnait l’occasion à ceux qui sont à l’abri de nous surveiller davantage sous prétexte de nous protéger ?

Et si la douleur que nous ressentons n’était mise à profit par des manipulateurs qui sauront profiter électoralement d’une division de notre peuple ?

Et si nous avions beaucoup à perdre dans cette tragédie qui se joue malgré nous et qui nous enrôle à notre corps défendant ?

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Ceux-là même qui reçoivent tant d’hommages à l’heure actuelle n’en demandaient pas tant.