Péril en l’écriture

Ah cette Académie française, comme elle cache bien son jeu ! Sous couvert de défendre l’immuabilité de notre belle langue, elle sert secrètement la cause féministe ! C’est du moins ce dont je la soupçonne depuis que j’ai pris connaissance de sa déclaration qualifiant l’écriture inclusive de péril mortel pour la langue française.

L’art de bien parler François : qui comprend tout ce qui regarde la grammaire, & les façons de parler douteuses, de Adams Charles Francis de La Touche, publié en 1737

Je ne vous cache pas qu’avant la lecture de ce communiqué, mon intérêt pour l’écriture inclusive était assez limité. Ma connaissance du sujet était si faible que je pensais que l’utilisation du point médian la caractérisait principalement.
Cependant la formulation des vénérables membres de l’Académie fit si forte impression sur mon esprit que je me procurai sans plus tarder le « guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe » du HCEfh* afin de me faire une meilleure idée du péril annoncé.

La lecture de ce document me rassura complètement. Les recommandations dont je venais de prendre connaissance n’avaient rien de compliqué ni de révolutionnaire. Il m’est alors venu à l’esprit que mon cheminement n’était sans doute pas isolé. De nombreuses personnes, comme moi sans doute, avaient peaufiné leur connaissance du sujet grâce à ce communiqué très alarmiste.

Je tiens donc à remercier très solennellement les 30 académiciens et les 4 académiciennes qui ont contribué à la rédaction de cette déclaration : elle m’a encouragée à m’intéresser davantage à un sujet que je n’avais fait que survoler. Je les remercie d’avoir attiré l’attention sur une problématique restée jusque-là très confidentielle et qui jouit par leur entremise d’une exposition accrue.

A présent, chères lectrices et chers lecteurs, je vous prie de me dire, en toute bonne foi, si vous avez trouvé illisible ce court billet rédigé en écriture inclusive. Pour ma part, il m’a semblé en l’écrivant que je découvrais l’écriture inclusive comme Monsieur Jourdain en son temps découvrait la prose.

*HCE fh* : Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes


Si ce sujet vous intéresse, voici quelques pistes à explorer :
l’art de bien parler françois : dans ce livre de 1737 sont mentionnés des termes avec la recommandation de ne plus les utiliser – preuve qu’ils étaient donc en usage – comme autrice pour « femme auteur »


– article de Wikipedia : Jusqu’au XVIIIe siècle, le masculin ne l’emportait pas dans l’accord du genre
guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe établi en 2015 par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes
– article de blog consacré au mot autrice La longue histoire du mot « autrice » le rend plus attachant et d’une plus grande force symbolique que le mot « auteure »

Lettre persane, les caprices de la mode

perruque

Rica à Rhédi, Paris

Tu seras étonné, cher Rhédi, d’apprendre que mon voyage se poursuit désormais dans le futur. Un savant, qui m’avait été présenté par un alchimiste de renom, m’a entrainé dans son cabinet secret pour me faire découvrir une machine de son invention. Défiant les règles du temps et de l’espace, celle-ci m’a propulsé sans autre forme de procès au XXIème siècle d’où je t’écris.

Je vais de surprise en surprise depuis que j’ai fait ce bond dans le futur. Me croirais-tu si je te disais que les gens de ce siècle vivent au milieu de machines avec lesquelles ils dialoguent ? Pour ne pas t’effrayer avec ces modernités radicales, je pense plus raisonnable de t’entretenir d’un sujet qui, déjà à notre époque, avait adopté la fluctuation pour principe : la mode.

Je trouve les caprices de la mode, chez les Français du XXIème siècle, étonnants. Ils ont oublié qu’ils s’habillent avant tout pour se couvrir et semblent ne plus compter sur leurs vêtements pour les protéger du froid. Sans doute comptent-il à la place sur leur capacité mentale à faire fi de la sensation de froid, capacité qu’ils ont développé au-delà du possible tant ils la mettent à rude épreuve tout au long de l’hiver.

Je t’en donne pour preuve qu’ils ont décidé que les trous étaient souhaitables et élégants. Non seulement ils sont heureux de porter des vêtements troués, mais encore ils s’arrangent pour ne pas avoir à les trouer eux-même. Loin d ‘attendre l’usure naturelle du tissu pour être à la mode, ils préfèrent acheter leurs vêtements déjà troués. Tu croirais que j’exagère mon propos si je te disais que les vêtements troués sont vendus plus chers que ceux qui sont intacts. C’est pourtant vrai, aussi invraisemblable que cela puisse paraître.

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J’ai pensé tout d’abord, en découvrant cette mode, qu’elle résultait d’un esprit de solidarité avec les plus pauvres, contraints de porter des vêtements usés faute de pouvoir les renouveler. Mais il m’est rapidement apparu que je faisais fausse route. Le pauvre du XXIème siècle se distingue en effet par sa capacité à choisir, dans une pile de vêtements – que les dons ou une enseigne populaire mettent à sa disposition – celui qui lui fera le meilleur usage possible en tenant compte de la taille, de la saison et de l’aspect pratique. Ainsi la mode du trou et de l’usure n’a-t-elle pu détruire la nécessaire différenciation entre le riche et le pauvre.

Les tisserands de ce siècle ont développé des techniques particulièrement sophistiquées pour user les tissus. Les anciens que j’ai pu interroger sur ce sujet m’ont certifié avoir connu une époque où l’inverse prévalait, où la solidité d’un tissu en faisait tout le prix. Ils ne sont cependant guère écoutés, sur ce sujet comme tant d’autres, tant il est vrai qu’il n’est pas bon offenser la jeunesse par l’expression de la raison.

ll en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : de la même façon qu’ils regardent les trous de leurs vêtements avec complaisance, les Français s’accommodent de l’usure de leur système politique et moral.

Ton ami Rica


 

Ce petit billet, vous l’aurez deviné, a été inspiré par la lettre 99 des célèbres Lettres persanes de Montesquieu. En voici le texte original :

Rica à Rhédi, à Venise

Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver. Mais, surtout, on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode.
Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures ? Une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers, et, avant que tu eusses reçu ma lettre, tout serait changé.
Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s’y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l’habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger ; il s’imagine que c’est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu’une de ses fantaisies.
Quelquefois, les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d’une femme au milieu d’elle-même. Dans un autre, c’étaient les pieds qui occupaient cette place : les talons faisaient un piédestal qui les tenait en l’air. Qui pourrait le croire ? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d’élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeaient d’eux ce changement, et les règles de leur art ont été asservies à ces caprices. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches, et elles disparaissent toutes le lendemain. Autrefois, les femmes avaient de la taille et des dents ; aujourd’hui, il n’en est pas question. Dans cette changeante nation, quoi qu’en disent les mauvais plaisants, les filles se trouvent autrement faites que leurs mères.
Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les Français changent de mœurs selon l’âge de leur roi. Le monarque pourrait même parvenir à rendre la nation grave, s’il l’avait entrepris. Le Prince imprime le caractère de son esprit à la Cour ; la Cour, à la Ville ; la Ville, aux provinces. L’âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres.

De Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1717.

Ce que mes lectures disent de moi

Ce post est une réponse à un billet lu ce matin sur Ithaque coaching. L’auteur, Sylvaine Pascual, y raconte les lectures qui l’ont marquée et ce qu’elles ont signifié pour elle.

J’ai pour la littérature une estime très haute puisque je la tiens pour essentielle. J’ai d’ailleurs consacré un billet au développement de l’empathie chez l’enfant dans lequel je parle du rôle important de la lecture dans l’acquisition de cette compétence clé qu’est la capacité à se mettre à la place d’autrui.
L’intérêt des livres que j’ai lus n’est pas seulement d’avoir été formateurs. Il est aussi de m’avoir permis d’accéder à des connaissances et des points de vue qui nourrissent la pensée des décisionnaires et des contestataires qui façonnent notre société. C’est pour aller dans ce sens que je ne lis pas seulement les livres qui me plaisent, mais aussi ceux me sont présentés comme des références.

Voici quelques livres parmi ceux qui comptent à mes yeux.

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La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole (titre original « A Confederacy of Dunces« ).
Ce livre met en scène un personnage s’opposant au réel de façon aussi caricaturale que désopilante. Sa manière absurde et obstinée de résister aux règles qui régissent la société et la vie professionnelle nous donne, paradoxalement, les clés pour mieux comprendre notre monde. Plus il y résiste, plus il nous l’explique. J’ai compris en lisant ce livre que les gens raisonnables ont moins à nous apprendre que ceux qui sont à la marge de façon pleinement affirmée.

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1984, de George Orwell

Ce livre m’a stupéfiée et terrifiée en même temps. ll est à l’origine de mon extrême méfiance de la classe politique, de ma volonté de ne pas laisser la démocratie vivoter par peur de la voir s’éteindre, de mon sentiment de révolte à chaque fois que je vois mes concitoyens se laisser endormir. Grâce à ce livre mais aussi à des auteurs comme Koestler, Soljenitsyne, Camus, Sartre, j’ai pris conscience des pièges insidieux qui se cachent derrière le confort et la sécurité que nous vendent les dirigeants et les hommes de marketing.
Vivre en société et aimer les humains qui la composent, c’est aussi garder les yeux ouverts tout en conservant une indispensable dose de bienveillance et d’optimisme.

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A la recherche du temps perdu de Marcel Proust
Cette lecture m’a prise par surprise un mois de juillet de mes 20 ans. J’étais en vacances au bord de la mer et il pleuvait sans cesse. Je découvris alors les états d’âme maladifs du plus humain des écrivains. Je pris conscience qu’il existait des êtres capables non seulement d’assumer leurs névroses mais même de les décrire. Cher Marcel, tu me faisais l’effet de ces élèves qui soulagent toute une classe en levant la main pour dire qu’ils n’ont pas compris la leçon. Pour ma part et grâce à toi, j’ai retenu l’idée qu’il me fallait, à chaque fois que j’en avais l’occasion, soulager mes semblables en leur exprimant l’idée que ma faiblesse et ma sensibilité sont similaires aux leurs.

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Nadja d’André Breton

Ce livre mystérieux à la construction étonnante m’a semblé si vibrant et si moderne que lorsque je l’ai découvert vers l’âge de 16 ans, il m’a été difficile d’accepter l’idée que son auteur était mort et le surréalisme dépassé. Autour de moi le réel était organisé et chacun tenait son rôle à la place assignée. Peu à peu je me suis remise de cette lecture, mais ce ne fut pas sans mal.

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La mort est mon métier de Robert Merle

Lire ce livre est une épreuve pour tout être humain doté d’empathie. En conduisant le lecteur à éprouver de la compassion pour un personnage dont les actes furent monstrueux, il détruit un certain nombre d’idées reçues et oblige à une réflexion intense. Ceux qui connaissent ma fâcheuse tendance à me faire l’avocat du diable diront que ce livre l’explique en grande partie. C’est en tout cas une théorie assez valable 🙂

L'enfant et la riviere - Henri BoscoL’enfant et la rivière d’Henri Bosco

J’ai lu ce livre en classe de CM2. Mon enseignante l’avait inclus dans une liste de lectures obligatoires où figurait également un autre livre qui me plut beaucoup : Le Pays où l’on n’arrive jamais d’André Dhotel. Je découvris que l’écriture pouvait être poétique et pas seulement narrative. Cette lecture m’apprit aussi une chose essentielle me concernant : que le vagabondage m’attire irrésistiblement.