L’apprentissage, la répétition, le cerveau

Photo by Jordan Mixson on Unsplash

Je vais vous raconter une histoire. Celle de mes retrouvailles avec le violon, à âge adulte, après un apprentissage durant l’enfance interrompu en fin d’adolescence.

Cette histoire m’a appris beaucoup de choses sur la façon dont nous apprenons, sur la persévérance, sur les mécanismes qui nous permettent de progresser. Je vais essayer de vous raconter cette histoire en espérant qu’elle vous intéresse et que vous puissiez la transposer à quelque chose qui vous anime et vous passionne.

Le violon mobilise le cerveau et les mains. Les deux mains sont utilisées : la main droite produit le son avec l’archet et la main gauche est responsable des notes par le placement judicieux des doigts.
Le cerveau dit aux mains ce qu’elles doivent faire. Il indique à la main droite que l’archet doit pousser ou tirer, lier ou faire un son détaché… Il dit à la main gauche que la note doit être obtenue avec le deuxième doigt ou le premier, en première position ou en troisième…  Ces demandes peuvent être motivées par un ordre explicite de la partition. Mais le plus souvent, les choix sur lesquels il y aurait une ambiguïté (plusieurs possibilités techniques) sont réfléchis lors de la découverte de la partition, et la décision se fait avec ou sans l’aide d’une personne mentor (professeur ou virtuose ayant participé à l’édition de la partition…) .

Si nous devions traduire en instructions écrites ce que le cerveau demande à chacune des mains lors de la réalisation d’un morceau, cela tiendrait en centaines d’instructions. Plus le morceau est complexe, plus il y a d’instructions.

Ensuite, par dessus la couche des instructions « de base », le cerveau ajoute de son plein gré et parce qu’il le veut bien, des indications de type « l’accent serait bien ici, là tu as un mezzo forte, ici n’utilise que peu d’archet car la mesure suivante tu as besoin de longueur, etc »

Parfois, en entendant une personne virtuose, nous avons la tentation de penser que le supplément d’âme que nous entendons relève de l’exceptionnel, du génie. Or ce que nous entendons surtout, c’est la parfaite maitrise de toutes les instructions, qui permet ensuite au cerveau d’ajouter une couche par dessus toutes les autres. Le supplément d’âme, c’est la surcouche. Le génie n’est pas si loin de l’interprétation mécaniquement parfaite : il est l’étape suivante, tout simplement.

Lorsque j’étais enfant, j’étais, comme bien des enfants, sensible aux discours sur le don artistique, sur le génie. J’ai cru, comme bien des gens, et surtout comme bien des enfants, qu’il y avait un caractère ésotérique au don manifesté par certains musiciens. Même si mes professeurs valorisaient le travail sans lequel rien de bon ne se produirait, je n’y croyais pas.

Imaginez un enfant qui ne connaît rien des mécanismes d’apprentissage et qui subit, sans rien y comprendre, l’injonction de travailler chaque jour 30 minutes. Cet enfant n’y parvient pas. Chaque jour, l’enfant trouve de bonnes raisons de faire autre chose que de jouer du violon : les journées sont longues, il faut faire ses devoirs,  manger, se doucher. On ne peut plus jouer après 21 h. Il faut aller se coucher avant 21 h 30…

Longtemps, toute mon enfance même, j’ai cru que si je n’avais pas 30 minutes à accorder à mon violon, cela ne valait pas la peine d’ouvrir l’étui. Alors je ne  sortais pas le violon de l’étui et je progressais très peu. Je me rassurais en me disant que si j’avais été un génie,  je l’aurais su. Le monde ne perdait rien à ma défaite, je n’étais pas un génie.

J’ai cru également, à tort, que la réflexion et la répétition s’opposaient. Je sais désormais que l’effort pour obtenir un geste machinal et parfaitement intégré demande un travail intellectuel important. Je sais surtout que le cerveau travaille consciemment mais aussi et surtout inconsciemment !

Catégoriser les artisans, les artistes et les intellectuels en les opposant est un non sens. Les gestes mobilisent nos capacités intellectuelles. On n’est pas soit manuel soit intellectuel : on est forcément les deux. Les différentes parties de notre organisme coopèrent : à nous de le comprendre pour en tirer parti.

Aujourd’hui, à âge adulte, je suis enfin réceptive. Mon expérience a changé radicalement. J’ai rencontré des professeurs qui savent m’expliquer et dont les explications me font sensiblement évoluer.

Si vous deviez retenir de mon histoire quelques principes, les voici :

  • même si la session de travail ne doit durer que 5 minutes, il faut la faire. Chaque jour, absolument. Même quand vous n’avez pas le temps, 5 minutes prises chaque jour sont déterminantes. Imaginez qu’il n’y ait que deux jours par semaine (le weekend par exemple) où vous puissiez travailler longtemps, prenez tout de même 5 minutes par jour pour répéter les gestes que vous approfondirez lors de votre « vraie » session de travail.
  • Lorsque vous sortez d’une session de travail en ayant le sentiment de n’avoir pas fait de progrès, comptez sur une bonne nuit de sommeil pour vous démontrer l’inverse le lendemain. Il se produit des choses incroyables pendant que vous dormez : les gestes réalisés par vos mains se transforment en concepts compris par votre cerveau.
  • Si votre défi du jour ou du mois nécessite une remise en question de gestes précédemment acquis, c’est la répétition du geste qui prime. Répétez, répétez, même si vous n’en voyez pas l’intérêt, vous verrez très vite la différence.
  • On acquiert dans la lenteur. Le bon geste doit être travaillé lentement et avec le souci de la perfection. Il est facile d’ajouter de la vitesse d’exécution à un geste maitrisé. L’inverse n’est pas vrai.
  • Il est possible d’ajouter plus tard de la complexité à un geste simplifié. En revanche, travailler dans l’erreur vous fait vraiment perdre votre temps. Comment différencier une simplification d’une erreur ? S’entourer de personnes qualifiées permet d’y parvenir. Ne travaillez pas en solitaire, c’est très risqué.
  • Répéter, répéter encore et encore pour intégrer une difficulté est un acte éminemment intelligent. Lorsque nous répétons une action pour qu’elle nous devienne naturelle et facile, nous demandons à notre cerveau de transformer quelque chose de réfléchi en quelque chose de machinal et l’ensemble de ces étapes est une occasion formidable d’utiliser nos outils humains !

L’exemple du violon peut être extrapolé à bien des domaines. Il existe de nombreuses activités humaines dans lesquelles le geste technique et la réflexion sont étroitement liés. Ne réfléchissez jamais en terme de don ou de génie. Ayez juste conscience que votre cerveau peut prendre la main et que vos mains peuvent être éduquées.

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